Un asile bleu

Doudous

Nous sommes allés marcher sur les quais après le travail. L’air était encore lourd, et le ciel couvert. Mais c’était agréable après avoir passé la journée assis devant un ordinateur, cette balade nous a permis de nous changer un peu les idées, de nous dégourdir les jambes. Elodie a ramassé le doudou d’un enfant et a couru après la mère pour lui le rendre. Ça m’a rappelé le jour où ma sœur Sarah avait perdu le sien : elle hurlait, pleurait, comme si son meilleur ami venait de mourir. Et nos parents s’étaient démenés pour le retrouver, sans succès. Elle avait 4 ans.
C’est drôle, cet attachement que l’on peut avoir enfant à une peluche : elle devient une confidente, une défenseure, une compagnonne d’aventure. Elle revêt une personnalité propre à elle, possède des goûts et même quelques pouvoirs magiques. Enfin, elle n’appartient qu’à nous. C’est un ami que l’on ne partage pas. Je me souviens encore de celle qui me servait de doudou, une souris grise avec une sorte de bonnet de nuit. J’ignore si mes parents l’on gardé ; et moi, je ne m’encombre pas de ces vieilleries. Avec le temps, un attachement sentimental et nostalgique peut perdurer, mais les yeux d’adulte ne se laissent plus tromper par un objet inanimé. La peluche est toujours là, mais l’ami à l’intérieur d’elle n’est plus. Pour moi, il n’y a pas d’intérêt à conserver ces vestiges du passé. La place ainsi libérée revient à d’autres choses. Elodie est plus sentimentale, et nous avons chez nous quelques souvenirs de ses jeunes années. Je devine aussi qu’elle commence à songer à fonder une famille. Je n’en suis pas encore au même point ; j’ai l’impression d’avoir encore des choses à régler, je ne voudrais pas imposer mes problèmes à cet enfant. Tout se passe comme si une partie de moi-même n’était pas encore disponible pour ce projet.